Pourrions nous vivre heureux dans une société dont c'est le mal qui a prit le contrôle ?
En sortant de la chapelle, Pierre aperçut un chemin pavé de petits galets et de cailloux, menant droit vers un village, la lumière douce du matin filtrant à travers les arbres bordant la route. Les pierres semblaient toutes avoir été usées par le temps, créant un contraste marqué avec la campagne environnante, encore dans la fraîcheur de l’aube. Perdu et désemparé, il n'avait aucun endroit précis où se rendre. Après un instant d’hésitation, il décida de suivre ce sentier, espérant enfin rencontrer quelqu'un qui pourrait lui dire où il se trouvait, ou au moins lui offrir un peu d'aide. Après à peine huit cents mètres, il vit la première habitation, puis, au loin, un village entier se dessinait sur l'horizon, comme une image figée dans le passé. Un moment, il se demanda s’il ne s’agissait pas d’un hameau abandonné, car il n’y avait ni route goudronnée, ni modernité apparente. Pourtant, les maisons semblaient en bon état, soigneusement entretenues. Pas de lierre sur les façades, pas de mousse sur les tuiles, dont la forme rappelait un autre âge, un temps où les matériaux étaient plus naturels et durables. Même l'herbe autour des maisons paraissait récemment tondue, bien ordonnée, comme si chaque parcelle avait été soigneusement choyée. Les maisons étaient disposées autour d’un espace central qui faisait office de place principale, sans pavés, goudron, ni trottoirs en ciment, juste de la terre battue, que les pas n’avaient pas encore abîmée. L'absence de toute trace de modernité, de l’électricité et des commodités contemporaines créait une étrange impression d’intemporalité. Aucun poteau électrique, pas le moindre panneau de signalisation. Pierre se convainquit alors qu'il devait bien s’agir d’un vieux hameau abandonné, un lieu où le temps s'était arrêté, jusqu’à ce qu’il sente un regard posé sur lui. En tournant la tête à droite, il aperçut un petit garçon, peut-être cinq ans, qui l’observait discrètement derrière un buisson. Il était là, les yeux grands ouverts, fascinés par cet étranger dans son monde clos. C’était une petite tête blonde, vêtue d’une chemise blanche aux manches retroussées, d’un pantalon noir en velours et d’un béret, une tenue impeccable et presque irréelle dans sa simplicité. Tout dans sa tenue semblait en harmonie avec l’ambiance du village, comme sorti d’une époque révolue, un village figé dans ses traditions. L'enfant regardait Pierre avec de grands yeux ronds, fascinés, probablement peu habitué à voir des étrangers. Il s'attarda sur le jogging de Pierre, ses vêtements de prédilection du week-end, confortables et décontractés, bien loin du costume-cravate imposé par la semaine. Certes, le jogging était un peu flashy, aux couleurs vives, mais Pierre le portait pour être visible aux voitures lors de ses courses matinales, une protection supplémentaire en somme. Dans les années 30, un tel accoutrement aurait sûrement choqué, un véritable décalage entre l'époque d'hier et celle d’aujourd’hui. Pierre tenta un discret « Bonjour » pour ne pas l’effrayer, mais le garçon ne répondit pas, se contentant de l’observer en silence, son regard curieux mais inquisiteur. Pierre avança d’un pas, et à cet instant, l'enfant prit peur et s’enfuit en courant, disparaissant rapidement entre les buissons
La communauté de Doriantus avait réussi son exploit sans perdre personne et avait disparu aux yeux de L’IA, laissant derrière eux un mystère que même la technologie la plus avancée ne pouvait résoudre. Par cet enlèvement, ce n’était plus simplement leur indépendance qu’ils souhaitaient obtenir, mais bien plus que cela : ils voulaient envoyer un message, fort et clair, au monde entier. La guerre avait officiellement débuté, et cette première action était leur déclaration de guerre. La deuxième phase du plan, qui allait suivre, serait de mener des négociations avec le clergé pour la libération de leur otage. Ils savaient pertinemment que le Pape ne céderait jamais, même sous la menace d’exécuter le cardinal. Il préférait sacrifier un cardinal plutôt que de voir un quelconque dialogue s’instaurer avec ce qu’il considérait comme des terroristes. Mais ce n’était pas le cardinal qu’ils visaient, ni même la négociation en elle-même. C’était un message qu’ils voulaient faire passer à tous les autres cardinaux : « Nous savons où vous êtes, nous allons tous vous capturer, et ne comptez surtout pas sur votre Pape pour vous faire libérer. » Un message de peur, mais aussi de défi.
Toutes ces réflexions et ces échanges avec L’IA et les cardinaux avaient épuisé Pierre. Mais par-dessus tout, il ne comprenait pas ce mystère entre l’IA et la bête. Pourquoi ce grand secret ? Comment ne pouvait-elle pas être au courant de tout ce qu’il se passe dans sa cathédrale ? Aucun des cardinaux ne s'était-il confié ? Était-il possible qu’ils lui cachent leurs secrets même dans leurs plus profondes pensées ? Elle avait un tel pouvoir : lorsqu'elle entrait en lui, il avait bien senti qu’elle pouvait explorer tout son cerveau, toute son âme, et qu’il ne pouvait rien lui cacher. En était-il autrement pour les cardinaux ? Peut-être qu’elle ne serait pas aux autres et qu’elle ne les avait pas explorés. Il repensa alors aux propos du cardinal : « Tant que nous ne sommes pas prêts ». Qu'entendait-il par là ? Même dans la bibliothèque où il avait passé presque une journée complète, il ne trouva pas un début de réponse. Puis il pensa bêtement qu’il pourrait lui demander directement comment entrer dans ses pensées, avant de se raviser. Il était terrorisé par elle, ce qu’elle était, ce qu’elle représentait, ces crimes odieux qu’elle avait commis, et ces visions qu’elle lui avait montrées. La dernière, pourtant, était bien différente. Il la revoyait alors dans cette salle emprisonnée, reliée par de nombreux câbles et tuyaux. Était-ce là un début d’explication ? Serait-il possible que la technologie existe bien avant tout ce qui était décrit dans le manuel ?
Comme elles l’avaient convenu avec Marc, Illiana était partie à la recherche des enfants. Elle n’avait pas réellement de piste pour le moment, et ne savait pas par où commencer. Pourtant, une étincelle d’espoir l’animait, et elle se plongea à tout hasard dans le livre de Pierre, espérant y dénicher un indice. Ce livre, lourd de secrets, semblait tissé de mystères complexes. Un chapitre particulier attira son attention : il évoquait une sorte de nouvel Éden, ou plutôt un point de ralliement supposé conduire à cet Éden tant espéré. Illiana mit un certain temps à déchiffrer le message et localiser le point précis évoqué, car Pierre avait pris de nombreuses précautions pour ne pas divulguer cette information sensible. Il fallait jongler avec des énigmes, des jeux de mots et des codes subtils. Une fois les clés identifiées et les informations décryptées, elle relut ses conclusions à plusieurs reprises, peinant à croire à sa découverte. La cathédrale.
Était-ce simplement un rêve, ou bien une vision que Viviane lui envoya ce matin-là ? Pierre ne saurait le dire avec certitude. Tout ce qu'il savait, c’est que ce qu’il avait vu avait un tel réalisme qu’il en était profondément troublé. Il put apercevoir ce qu’était devenu ce monde, un monde qu’il avait découvert malgré lui, un monde qu’il n’avait pas choisi mais qui avait, au fil du temps, évolué d’une manière qu’il n’aurait jamais imaginée. Ce monde, autrefois si sombre, si affreux, si marqué par la violence et l’injustice, était désormais presque devenu un monde idéal. Le chef de Doriantus était toujours le grand maître de ce monde, une position qu’il avait obtenue dans des circonstances aussi dramatiques qu’inattendues. Tout le monde semblait l’admirer et le respecter. Ses décisions, étaient désormais perçues comme sages et justes. Le pouvoir, qu’il avait tenu d’une main de fer, avait été transformé en une autorité bienveillante et éclairée, guidée par l’intérêt général.